Entretien avec Satomi, geisha et artiste performeuse
"Epanouissement", "respect", "divertissement", des mots que l'on ne s'attend pas forcément à entendre dans la bouche d'une Geisha, aussi moderne soit-elle. Il faut dire que Satomi est une personnalité spéciale dans ce monde très secret. Jeune occidentale qui réalise très tôt son rêve, elle participe également aux performances du body artiste Lukas Zpira. Rencontre avec une jeune femme passionnante, à qui nous avons demandé de visionner Mémoires d'une Geisha, le film.
Peux-tu nous raconter ton parcours, comment devient-on une geisha quand on est une occidentale ?
On ne le devient jamais vraiment si on parle au sens traditionnel du terme, car seule les Japonaises de souche peuvent entrer dans un okya (une "école de geisha", NDA). Mon parcours a donc été plutôt difficile et solitaire. J'ai presque tout appris en autodidacte avec l'aide d une amie mayko (apprentie geisha). Il m'a fallut apprendre le japonais, à jouer d'un instrument, certains art traditionnels, le port du kimono etc, seule.
D'où t'es venu ce désir d'entrer dans l'univers des geishas ? C'est un rêve de petite fille, comme devenir une "princesse" ?
Plutôt à un rêve d'adolescente, lié à un fantasme...
Comme il y a un code des samouraïs, il y a certainement un code très strict des geishas, quel est-il ?
Elle doit être gracieuse et subtile autant dans ses gestes que dans ses propos. Savoir flatter sans trop flirter et bien sur maîtriser les arts traditionnels. Elle doit également savoir maîtriser ses émotions et ne montrer que ce que l'on veut voir d'elle... ce qu' il peut y avoir de plus agréable chez une femme.
A ton avis, qu'est-ce qui, dans cette tradition, traduit les fondements psychologiques japonais concernant les rapports hommes/femmes ?
C'est une excellente parabole de la société japonaise, très patriarcale ou la femme n'y a qu'un rôle secondaire. Mais c'est aussi représentatif du respect que les Japonais portent aux choses raffinées. On peut également y voir une parallèle avec les jardins japonais ou les bonzaï - tout ce qui porte à la manipulation de la nature, pour la rendre plus proche d'un idéal plutôt que de sa réalité.
Tu aurais participé à l'élaboration du film Mémoires d'une Geisha.Quel fût ton rôle ? Consultante ? Conseillère ? Figurante ? Actrice ?
Non. J'ai failli, mais ce film est une vision beaucoup trop hollywoodienne de la geisha pour que je me compromette dans ce genre de projet...
Trouves-tu que l'adaptation cinématographique est fidèle à la réalité de la vie des geishas (en se replaçant dans l'époque évidemment) ?
Non, pas vraiment. Il y a un côté très anecdotique et cliché dans le film. Au Japon, dans les rapports sociaux, tout est dans la réserve. Il y a un terme pour cela - en fait deux pour être précise. Le premier définit ce que l'on ressent et le second ce que l'on montre. Il ne s'agit pas d'hypocrisie au sens où nous pouvons l'entendre, mais plus d'une forme de respect envers les autres à qui l'on n'a pas à faire subir nos états d'âme. De plus, la colère y est vue comme un signe de faiblesse, elle est très dévalorisante pour une personne qui s'y abandonne. Ce qui est vrai dans la société japonaise l'est encore plus pour les geishas. Les hommes qui les payent attendent d'elles le maximum. Il est impensable de voir une geisha se donner en spectacle et montrer ses ressentiments envers une rivale comme on le voit dans le film.
Mais ce film est-il pertinent justement, concernant le mode de vie des geishas aujourd'hui ?
Rien n'a vraiment changé dans leur mode de vie de geishas. En cela le film est intemporel. Mais c'est aussi parce qu'il n'y a pas eu d'évolution que ce milieu est sur le déclin. C'est peut être aussi ce qui fait leur intérêt, on va bientôt visiter les geishas comme on va au musée, mais il y a un vrai besoin de moderniser le concept si on veut qu'il survive.
C'est ce que j'ai été obligée de faire. J'ai pris ça comme un handicap au départ de ne pouvoir passer par la voie traditionnelle, mais cela s'est avéré être un avantage car je bénéficie d'une énorme marge de liberté qui me permet de rajouter à mon éventail de compétences, des choses comme par exemple la traduction (je parle anglais, français et japonais). Cela me permet d'être embauchée par des hommes d'affaire recherchant un service complet et raffiné. Les geishas d'aujourd'hui sont limitées à des fonctions qui ne sont plus vraiment en rapport avec les besoins des hommes d'affaire de notre époque. Le problème c'est qu'une Japonaise ne pourrait pas se permettre la même marge de liberté que celle que je m'accorde.
A ce propos, comment expliques-tu que ce phénomène perdure encore ?
Les traditions sont tenaces au Japon. Même si c'est un pays moderne. Elles en sont les bases et c'est à travers elles que le Japon garde son identité. Les Japonais ne voient aucun paradoxe dans le fait que des femmes soient en kimono dans des villes ultra modernes. Mais il est quand même de plus en plus difficile de plier les jeunes filles, ayant connu le monde au moins par la télévision, a la rigueur de la vie dans un okya.
Plus concrètement, quels sont les types de personnes qui réclament les services d'une geisha ?
Des hommes de pouvoir qui recherchent des moments agréables. Des hommes qui aiment se sentir flatter et respecter, servis et divertis loin du stress de leur vie de tous les jours. Se retrouver dans l'univers des geishas est un peu comme entrer dans un cocon.
Ces services sont-ils uniquement d'ordre érotique ou est-ce plus complexe ?
Etre en compagnie d'une femme qui se soumet, vous sert et vous flatte, parée des ses plus beaux atouts est évidement très érotique. Cela ne veut pas dire que ce soit sexuel, même si c'est parfois le cas. Mais en effet, contrairement aux idées reçues, cela est plus complexe qu'un rapport avec une call girl.
Aujourd'hui, tu es mariée avec le body artist Lukas. N'est-ce pas en contradiction avec ton activité ?
(sourire). Même si la frontière entre ma vie privée et ma vie professionnelle est faible, tous mes clients ne savent pas que je suis mariée. Mais je ne m'en cache pas. Cela me fait perdre quelques clients car certains caressent toujours l'espoir de pouvoir accéder a ce qui leur parait intouchable. Ça en motive d'autres, ceux qui aiment le challenge. Ça dépend si l'on est du côté des optimistes ou des pessimistes.
Finalement, que retires-tu de cette expérience aujourd'hui ?
En dehors du côté financier qui est loin d'être négligeable, et du fait que ce travail me permet de voyager beaucoup, la vie de geisha est un véritable art de vivre. C'est extrêmement enrichissant à tous les niveaux. Comportemental et intellectuel. Ca m'a véritablement permis d'évoluer, et ça m'aide à m'épanouir.
Tu as aussi une passion pour le body art, peux-tu nous en parler ?
Je suis tatouée, scarifiée, piercée et je réalise aussi maintenant des performances avec Lukas. Je pratique le kinbaku, le bondage traditionnel japonais depuis plusieurs années. J'ai appris avec un maître japonais dans les règles de l'art mais comme tout ce qui se rapporte à mon travail, il est très intéressant pour moi de sortir du cote purement traditionnel. C'est ce qui quelque part fait ma spécificité.
Quelles sont, aujourd'hui, tes autres activités et tes projets pour l'avenir ?
Nous préparons le livre tokyolovedoll, un livre de photos réalisé par Lukas qui prolonge l'univers que j'ai commencé à développer avec mon site tokyolovedoll.com ; le livre sortira vers la fin de l'année chez hors éditions. Pour finir, je te signale l'ouverture du site photo de Lukas pour le 15 mars : www.blowyourmind-productions.com.




